Avec des rendements qui se réduisent d’année en année, il est indispensable que les caisses de pension adaptent leurs stratégies de placement au nouveau contexte. Pour Iwan Deplazes, de l’ASB, la solution réside dans l’intégration de sources de rendement supplémentaires.

Par Erich Gerbl.

 

Iwan Deplazes, président du comité directeur Asset Management de l’Association suisse des banquiers, et
responsable de la gestion d’actifs et de la gestion institutionnelle de la Zürcher Kantonalbank

Selon une étude menée par l’ABS, les caisses de pension pourraient largement optimiser leur gestion d’actifs. Pourquoi ne parviendraient-elles plus à atteindre les objectifs de rendement existants à l’avenir?

Iwan Deplazes : Cela s’explique notamment par le contexte de taux. Le taux d’intérêt sans risque se trouve en territoire négatif: les caisses de pension ne réussissent donc plus à engranger les rendements nécessaires avec des stratégies de placement traditionnelles.

Combien de temps cette situation va-t-elle durer?

Les taux devraient selon nous rester bas pendant encore cinq à dix ans. Il faudra que le contexte s’améliore nettement en Europe et que les taux remontent sur place pour que, dans un second temps, la Banque nationale suisse (BNS) puisse relever ses propres taux.

Existe-t-il un risque de déficit de financement de la prévoyance retraite, donc de réduction des prestations?

Ce n’est plus un risque, mais bel et bien la réalité. Nous observons déjà une réduction du taux de conversion et une diminution du taux technique. Le relèvement de l’âge de départ en retraite constitue également une forme de réduction des prestations. Notre étude Swisscanto sur les caisses de pension montre que les taux de couverture, c’est-à-dire les actifs disponibles pour faire face aux engagements, sont toujours bien orientés. Pourtant, certaines caisses de pension affichent d’ores et déjà un taux de couverture nettement inférieur à 100%. Si rien n’est fait pour enrayer cette tendance, cette situation pourrait se généraliser.

Comment les caisses de pension peuvent-elles réagir?

D’une part, en annonçant de très impopulaires réductions des prestations et, d’autre part, en modifiant leurs stratégies de placement, ce qui devrait également se traduire par une amélioration du potentiel de rendement.

Quelles sources de rendement supplémentaire doivent-elles cibler?

Les placements illiquides non traditionnels possèdent un potentiel particulièrement intéressant. Pour les caisses de pension, dont l’horizon de placement est très long, des classes d’actifs telles que la dette privée, les infrastructures ou le private equity sont idéales. Elles pourraient ainsi engranger une prime d’illiquidité.

Les caisses de pension sont à la tête de portefeuilles obligataires colossaux. Dans le même temps, les cours sont historiquement élevés. Pensez-vous qu’il existe une bulle sur les marchés obligataires?

Non. Les taux négatifs se traduisent, au niveau des obligations, par une anticipation de la performance. Par exemple, les obligations souveraines suisses émises en 1998 et arrivant à échéance en
2048, assorties d’un coupon de 4 %, valent aujourd’hui 212 %. Le paiement du coupon est tout simplement anticipé par la progression du prix de l’obligation.

Mais n’y a-t-il pas quelque chose d’absurde à ce que la Suisse soit payée pour emprunter à dix ans?

Dans ce cas, ce sont les anticipations en matière de dépréciation de la monnaie qui sont en jeu. Le marché table en effet sur une absence d’inflation dans les dix prochaines années. La rémunération pour le risque de taux à dix ans est de 0,2 %. Bien sûr, on peut se demander si le marché a raison. Mais son opinion a une influence sur les valorisations d’autres segments, notamment les actions ou l’immobilier.

Compte tenu de l’accent mis sur les obligations, le risque qui pèse sur les dépôts des caisses de pension est-il élevé?

En règle générale, on considère les obligations comme un placement absolument sûr, ce qui entraîne toutefois une sous-évaluation du risque de cette classe d’actifs.

Que recommandez-vous pour optimiser les rendements?

Notre étude révèle que, dans la durée, le rendement engrangé par les grandes entités est supérieur de 0,4 % à celui des caisses plus modestes. Cela s’explique en partie par le fait qu’elles comptent quasiment deux fois plus d’investissements non traditionnels. Pour y parvenir, professionnalisme et volonté de se positionner sur de nouvelles classes d’actifs sont nécessaires.

Cette volonté est-elle présente?

Il existe des préjugés négatifs justifiés, et d’autres qui ne le sont pas. En tant que prestataire, nous pouvons apporter une contribution active en assurant une transparence maximale à ces classes d’actifs. C’est ce qui permettra aux caisses de pension d’investir dans ces véhicules avec conviction. Il semble qu’à l’heure actuelle, les gens soient davantage prêts à accepter des pertes sur des actifs traditionnels, par exemple des actions cotées, que sur des placements alternatifs. Perdre 40 % sur Nestlé passe mieux en société que perdre 40 % sur du private equity. C’est un raisonnement qui échappe à la logique.

De quels placements non traditionnels parlez-vous? Lesquels vous semblent les plus pertinents?

Le private equity, la dette privée et les infrastructures.

En la matière, les objectifs sont-ils suffisants?

L’offre n’est pas suffisante, notamment avec un niveau de transparence satisfaisant. Il existe un véritable potentiel d’optimisation.

Dans quelle mesure les caisses de pension ont-elles investi dans les actifs illiquides?

Fin 2016, les caisses de pension investissaient, en moyenne, à hauteur de 6,3% dans des placements non traditionnels, hedge funds et matières premières inclus. Le private equity ne représentait que 0,9%, contre 0,3% pour les infrastructures et 0,5% pour la dette privée. Au sein des grandes caisses de pension, ce chiffre était globalement deux fois plus élevé.

Que pensez-vous des prescriptions de placement de l’Ordonnance sur la prévoyance professionnelle (OPP2)?

En principe, l’OPP2 s’appuie sur la prudent investor rule, c’est-à-dire sur l’exigence de responsabilité fiduciaire vis-à-vis des fonds investis. Le problème, c’est qu’elle fixe également des montants-limites maximaux qui sont inutiles et donnent une impression de sécurité qui est erronée. Une caisse de pension pourrait placer ses fonds dans les obligations à 212% que j’évoquais ci-dessus sans pour autant franchir de limite.

Pourquoi une réforme des directives de placement de l’OPP2 est-elle nécessaire?

Le montant-limite maximal est antédiluvien. Il date d’une époque où l’on pouvait atteindre les exigences de rendement avec un portefeuille exclusivement composé d’obligations. Les marchés et les enjeux sont totalement différents aujourd’hui.

En quoi pourrait consister cette réforme?

L’objectif ultime serait une suppression pure et simple des montants-limites maximaux. Entre temps, une réorganisation des catégories de placements sur les marchés privés pourrait être envisageable.

Passons à Swisscanto. En tant que responsable asset management de Swisscanto Invest by Zürcher Kantonalbank, sur quoi axez-vous vos efforts?

Le rachat de Swisscanto par ZKB a été finalisé en mars 2015. Depuis cette date, nous avons fusionné les activités de gestion de fonds et regroupé les collaborateurs, tout en confirmant notre engagement sans faille au service des clients et notre volonté d’atteindre une solide performance. Et nous avons eu la chance d’y parvenir. L’attention se porte actuellement sur le regroupement
des véhicules de placement collectifs. Nous sommes sur le point de le finaliser.

Les banques cantonales ont cédé Swisscanto à la ZKB. Cela vous a-t-il fait perdre des actifs?

Cette cession a notamment été décidée parce que Swisscanto avait perdu des actifs. L’an passé, nous sommes parvenus à assurer la stabilité de l’encours sous gestion. Cette année, malgré une poursuite de la décollecte du côté des banques cantonales, nous avons enregistré un afflux de capitaux net de 1,3 milliard de francs suisses.

 

Cet article a été publié initialement dans le magazine SPHERE (N°7 – octobre/décembre 2017)