Dans les pays émergents, l’année 2018 devrait être marquée par une forte disparité des politiques monétaires mais une même volonté d’accélérer les réformes économiques et surtout celles visant à accélérer l’inclusion financière.

par David Grimaud, Responsable Allocation d’Actifs, Symbiotics SA.

 

2017 aura été une année de redressement pour les marchés émergents durant laquelle les taux américains ont néanmoins été rehaussés de 75 points de base. Ainsi, la prime de risque à trois ans telle que représentée par les écarts de taux entre obligations émergentes et obligations américaines est aujourd’hui au plus bas depuis la crise des subprimes.

Les pays émergents se retrouvent donc avec l’éventuelle contrainte de devoir remonter, à leur tour, leurs taux directeurs mais ils ne disposent pas des mêmes leviers pour maintenir leur attractivité face à des taux américains qui devraient continuer d’augmenter.

 

Ecarts de taux à 3 ans entre émetteurs issus des pays émergents et les titres obligataires américains depuis la crise des matières premières (%).
Source : Bloomberg

L’accélération des réformes règlementaires et de gouvernance, une nécessité

Les économies émergentes les plus diversifiées ont profité de la baisse des cours des matières premières pour assainir ou renforcer leurs balances budgétaire et commerciale, augmenter les réserves de devises ou adopter des politiques de soutien à la croissance. C’est le cas de pays comme le Bangladesh, la Chine, l’Inde, les Philippines ou la Tanzanie. Ces pays sont moins directement menacés par la remontée des taux américains car leurs fondamentaux sont attractifs et la poursuite des réformes économiques devrait leur permettre d’améliorer la perception du risque d’investissement.

Un deuxième groupe de pays, plus dépendants aux exportations de matières premières, a retenu également l’attention des investisseurs. Ces pays incluent l’Albanie, le Botswana, le Cambodge, la Colombie, le Costa Rica, l’Indonésie ou encore le Vietnam. Comme pour le premier groupe, ils possèdent des institutions de gouvernance politique et économique relativement solides, et ils ont engagé des réformes favorables au développement du secteur privé au moment où les prix des matières premières étaient encore dans la phase haussière du cycle.

Ces deux groupes de pays avec des économies relativement diversifiées et de solides fondamentaux financiers seront les plus résilients face à la hausse des taux américains et les moins enclins à s’engager dans des politiques restrictives, à moins d’un risque inflationniste qui menacerait la stabilité des monnaies et le pouvoir d’achat des consommateurs.

Vient ensuite un groupe d’économies dont le niveau de diversification permet de contenir la dépendance aux fluctuations des prix des matières premières malgré des situations financières ténues. Pour ces pays parmi lesquels l’Argentine, le Brésil, le Kenya, le Maroc ou le Sri Lanka, la rétention des flux d’investissement étrangers et le renouvellement de la dette extérieure sont indispensables au maintien des affaires et à la stabilisation de la croissance. La hausse des taux américains entraîne, pour ces pays, un besoin urgent de conduire des réformes de fond pour améliorer leur compétitivité.

Le dernier groupe à clore notre segmentation est caractérisé par de fortes dépendances économiques aux fluctuations des matières premières et des situations financières précaires. C’est le cas par exemple de l’Afrique du Sud, de l’Angola, de l’Azerbaïdjan, de l’Equateur, de la Mongolie ou du Nigeria. De faibles réserves de devises, des ratios d’endettement au-dessus des standards observés dans ces marchés et des déficits budgétaires ou commerciaux importants conduisent ces pays à recourir la plupart du temps à l’assistance salvatrice du FMI.

Des mesures tous azimuts pour favoriser l’inclusion financière

Quels que soient les situations économiques cependant, on observe dans tous les pays émergents une volonté de favoriser l’inclusion financière via des mesures classiques d’accroissement de l’offre ou via la promotion de l’accès à des solutions de financement innovantes.

En Argentine et au Costa Rica, les régulateurs favorisent la collecte des dépôts en augmentant les montants garantis. L’Argentine accompagne ces réformes avec la mise en place d’un comité interministériel sur l’inclusion financière. L’Inde, afin de relancer la croissance bancaire, s’est lancée dans une campagne d’apurement des créances douteuses détenues par les banques d’état et les banques provinciales ; elle y associe un plan d’injection en capital d’une trentaine de milliards de dollars et une réforme des pratiques de gouvernance. Le Maroc a accordé une dizaine de licences à des banques islamiques en 2017 tandis que le Kenya établit un cadre règlementaire pour la finance islamique. La Tanzanie songe à limiter les taux d’intérêts que peuvent prélever les banques. Cette mesure déjà utilisée comme moyen d’accélérer l’inclusion financière par d’autres pays comme le Kenya, le Cambodge ou la Colombie a toutefois montré ses limites. En Colombie, le régulateur financier songe à faire le chemin inverse et retirer le plafonnement des taux pour relancer l’activité de crédit par l’offre.

On constate globalement une répartition équilibrée entre les réformes visant à diminuer le risque bancaire et celles visant à l’expansion du marché du crédit. Face à la normalisation de la politique monétaire américaine, elles offrent une alternative à une hausse des taux directeurs domestiques qui pénaliserait les politiques de relance alors que les acteurs économiques locaux se remettent à peine de la précédente crise.

Toutefois, les économies émergentes les plus dépendantes, à la fois, des capitaux étrangers et des cours des matières premières seront contraintes, malgré les réformes engagées, de relever les taux directeurs pour financer les déséquilibres budgétaire et commercial à court et moyen terme.