Porté par les réformes et la percée d’internet, le secteur financier en Inde se crée en ce moment un gigantesque réservoir de consommateurs. Le secteur bancaire privé est en première ligne pour en tirer bénéfice et poursuivre son développement.

Interview de Luke Barrs, responsable de l’équipe Fundamental Equity Client Portfolio Management pour la région EMEA chez Goldman Sachs Asset Management. Par Fabio Lopes pour SPHERE.

 

Comment le secteur financier est-il globalement structuré en Inde?

Le plus simple est probablement de diviser l’univers financier en trois segments: le secteur public des établissements bancaires étatiques, les banques du secteur privé et les sociétés financières non bancaires. Si les établissements étatiques détiennent encore deux tiers du marché, il est important de replacer cette situation dans son contexte: l’actuel groupe de banques du secteur privé n’est apparu qu’au cours des 25 dernières années, suite aux mesures de libéralisation économique prises au début des années 1990. Avant cela, le gouvernement contrôlait en réalité plus de 90% de l’activité bancaire en Inde.

Dans une optique d’investissement, nous avons toujours privilégié les banques du secteur privé à leurs homologues publiques. La plus grande confiance que nous avons placée dans ces établissements tient à leurs équipes de gestion plus performantes et plus expérimentées, à la gouvernance et aux pratiques de crédit plus saines, aux bilans plus solides et à l’historique d’acquisitions de parts de marché rentables.

Outre les banques traditionnelles, les sociétés financières non bancaires font également partie intégrante du système financier indien. Elles sont indispensables à l’amélioration de l’accès au crédit et au développement de l’inclusion financière, notamment parce qu’elles se concentrent sur des segments de la société traditionnellement non-bancarisés, comme les micros, petites et moyennes entreprises qui forment le coeur de l’entreprenariat et de l’innovation en Inde. L’autre domaine dans lequel les non bancaires ont développé un avantage concurrentiel manifeste est l’univers du crédit à la consommation.

 

Comment évolue le secteur financier et quel est l’impact de l’initiative de démonétisation du gouvernement?

Si l’objectif premier de la démonétisation était d’éradiquer la corruption, celle-ci a eu pour effet positif d’initier les consommateurs indiens aux nouvelles méthodes de paiement, PayTM en étant l’exemple le plus patent. Cette adoption presque forcée du e-wallet et des plateformes de paiement en ligne pourrait connaître un essor significatif à l’avenir. Ainsi, on estime que le nombre de transactions de paiement mobile en Inde devrait passer de 2,9 milliards l’an dernier à plus de 450 milliards en cinq ans et représenter, en valeur, plus de 4’000 milliards de dollars.

Si les paiements électroniques sont possibles depuis de nombreuses années en Inde, les méthodes traditionnelles, telles que les cartes de débit, n’ont pas décollé. Ceci s’explique avant tout par les coûts élevés de transaction que les détaillants répercutent normalement sur les consommateurs.

Même depuis le lancement par le gouvernement de la carte «RuPay», qui a sensiblement réduit les coûts des transactions électroniques, les coûts élevés que doivent supporter les détaillants pour installer des dispositifs de points de vente en a limité la pénétration.

 

L’évolution démographique constitue-t-elle aussi un important vecteur de changement?

La croissance de la pénétration d’internet, – notamment avec la mise en place de la couverture réseau 3G / 4G – a également soutenu l’essor du commerce de détail en ligne, même s’il n’en est qu’à un stade précoce de son développement. L’e-commerce représente moins de 7% du commerce de détail total, un niveau bien inférieur à celui de la Chine, où il est de près d’un tiers.

Non seulement les milléniaux consomment différemment, mais ils ne font pas non plus les mêmes achats. Ils affichent des priorités très différentes de celles de leurs parents, ce qui impacte leurs habitudes de consommation. Les générations précédentes accordaient généralement la priorité à l’amélioration de leur niveau de vie. Or, pour les milléniaux, ces priorités ont été supplantées par d’autres, telles que la santé, la beauté et les expériences, autant de thèmes pouvant offrir d’intéressantes opportunités d’investissement.

 

Qu’en est-il des segments plus traditionnels de la population?

Les efforts menés par l’Inde pour promouvoir l’inclusion financière lui ont permis de faire un considérable bond en avant au cours des cinq dernières années. Lancé en 2014, le «Pradhan Mantri Jan Dhan Yojana» – qui signifie littéralement «programme du Premier ministre pour la richesse du peuple» – avait pour vocation d’augmenter l’accès aux services financiers. Sur la base du programme d’identification biométrique universel – Aadhaar –, le gouvernement a été en mesure d’ouvrir des nouveaux comptes pour plus de 300 millions de personnes, ce qui signifie que plus de 80% des adultes en Inde disposent maintenant d’un compte bancaire.

Cette augmentation de l’accès aux comptes bancaires a également contribué à la mise en place d’une plateforme pour la croissance des cartes de débit RuPay soutenues par le gouvernement, précédemment mentionnées. Bien que leur utilisation soit encore faible par rapport aux paiements en espèces ou aux autres plateformes de paiement électronique, elles contribuent à soutenir l’inclusion financière à grande échelle en Inde étant donné qu’elles sont assorties d’une assurance accident gratuite.

En dépit de ces améliorations, l’accès au crédit peut encore s’avérer difficile pour beaucoup d’Indiens au sein des couches traditionnelles de la population. Nombre de banques hésitent à accorder des prêts aux personnes pauvres ou sans antécédents de crédit, ce qui est particulièrement le cas dans les zones rurales. L’apparition des NBFC, qui ont montré leur capacité à évaluer la solvabilité avec précision même en l’absence d’antécédents de revenus, a contribué à apporter une solution à ce problème.

 

Cet article a été publié initialement dans le magazine SPHERE
(N°10 – juillet/septembre 2018)