L’été période de calme… si jamais un poncif a été plus faux, c’est certainement cette année. C’est peu dire que les dernières semaines ont été riches en événements de tous ordres (économique, financier, commercial, géopolitique) pouvant influencer la situation économique globale ou régionale, l’appréciation des risques par les marchés et la réaction à court terme des responsables de la politique économique.

Par Bruno Cavalier, Chef Economiste et Fabien Bossy, Economiste

 

Rapide résumé

L’événement majeur est la reprise des tensions tarifaires entre les États-Unis et la Chine à compter du 1er août, quelques semaines après la conclusion d’une trêve que personne sans doute n’imaginait permanente mais que peu de gens devaient penser aussi courte. L’escalade se poursuit de manière inquiétante au moment où nous écrivons. On a maintenant en vue avant la fin de l’année la taxation de la totalité des importations chinoises par les États-Unis ainsi que des mesures de rétorsion symétriques du côté chinois.

La rivalité des deux grands se joue aussi dans le domaine technologique et sur le marché des changes. La fin des relations d’affaires des entreprises américaines avec Huawei est programmée pour novembre. En réponse aux annonces de droits de douane, la Chine a réduit le soutien qu’elle apportait à sa devise pour l’empêcher de baisser et la ligne des 7 yuans pour un dollar est désormais bien enfoncée.

Dans ces conditions qu’il a contribué à créer, le président US se lamente quotidiennement des “manipulations monétaires”, venant de la Chine, mais tout autant de l’Europe, et de l’absence de réaction de la Fed. C’est une chose quand, par commodité, les commentateurs ou les analystes emploient l’expression de “guerre commerciale”. C’en est une autre, nous semble-t-il, quand le président des États-Unis lui-même désigne littéralement comme “ennemi” à la fois Xi Jinping, le dirigeant de la seconde puissance mondiale, et Jerome Powell, le président de la Fed. Bref, la situation est grosse d’instabilités en tout genre. Ajoutons à tout cela d’autres problèmes qui eux ne dépendent pas du président américain, même s’il lui arrive parfois de les commenter, tels que les manifestations de masse organisées à Hong Kong (avec le risque d’intervention directe de la Chine), l’échéance du Brexit qui se rapproche à grands pas, et le nouvel épisode d’incertitude politique en Italie.

Où se situe l’économie dans cet environnement?

Les derniers chiffres d’activité – qui par nature sont en retard sur les événements mentionnés plus haut – décrivaient une activité globale croissant à un rythme un peu supérieur à 3% l’an au T2, comme au T1. Autrement dit, le net freinage constaté en 2018 ne s’est pas accentué au premier semestre 2019. Ce n’est nullement une garantie pour la suite mais, en ces temps si agités, il n’est pas inutile de rappeler que l’économie mondiale reste éloignée du territoire de récession.

Idem pour les États-Unis, même si les expressions “récession” ou “courbe des taux inversée” y ont inscrit de nouveaux records dans les recherches Google ces derniers jours. C’est une anecdote, mais qui n’est pas rassurante. Plus on craint la récession, plus grande est la tentation de différer ou de suspendre des dépenses de consommation, d’investissement et d’embauches.

A l’heure actuelle, les États-Unis ne font face ni à un choc pétrolier (les cours du brut ont baissé d’environ 20% en un an), ni à un resserrement monétaire drastique (la Fed vient de baisser ses taux et va continuer), ni à une bulle de crédit comme en 2000 (entreprises) ou 2007 (ménages). A première vue, il n’y a là rien de récessif. Mais le choc d’incertitude, sans cesse alimenté par les déclarations du président américain a, pour sa part, quelque chose d’inédit et constitue une menace sérieuse pour le cycle américain. Voilà le véritable ennemi de la croissance…

L’Europe est, elle, beaucoup plus proche du seuil critique de récession, en particulier l’Allemagne et l’Italie, deux pays ayant une forte composante industrielle et, par suite, une forte sensibilité à l’extérieur. De manière générale, les indices de climat des affaires sont inversement corrélés au poids de l’industrie ou des exportations dans le PIB. Compte tenu des derniers développements des frictions commerciales (US-Chine, mais aussi Corée-Japon), le marasme industriel ne va pas s’arrêter ou se corriger dans l’immédiat.

Plus d’un an après l’apparition de sérieux problèmes dans l’industrie, il y a peu de contagion aux autres secteurs d’activité, qui dépendent surtout des conditions domestiques d’emploi et de crédit. Le message pour les responsables de politique économique est donc assez clair. A défaut de pouvoir influencer les risques externes, il conviendrait de manière préventive de soutenir autant que possible la demande intérieure. La BCE est dans cette logique, même si les actions à venir (des taux encore plus négatifs, voire une reprise du QE) ne sont pas sans effets secondaires parfois indésirables, notamment pour les banques. Dernièrement, certaines déclarations venant du gouvernement allemand ont semblé indiquer une certaine ouverture à utiliser les marges de manoeuvre budgétaire mais sans y voir un caractère d’urgence. C’est bien dommage.

 

Sources: Thomson Reuters, Consensus Inc, Twitter, policyuncertainty.com, ODDO BHF