Les réponses à l’enquête 2019 auprès des analystes de Fidelity font certes apparaître une détérioration de la confiance des dirigeants d’entreprises et un ralentissement de la croissance dans de nombreuses industries, mais elles n’indiquent toutefois pas une récession imminente.

Cet article est tiré de l’Analyst Survey 2019 réalisée par Fidelity auprès de 165 analystes au niveau mondial.

 

Toute analyse commence par une question. Afin d’étudier les projets, les perspectives et les craintes des entreprises qu’ils couvrent, les 165 analystes de Fidelity interrogent des dizaines de milliers d’entre elles chaque année. Nous faisons la synthèse de ces entretiens afin de les condenser en une soixantaine de questions pour l’enquête annuelle, puis le tout est minutieusement analysé jusqu’à obtenir la réponse à une seule et unique question: les données laissent-elles entrevoir une récession imminente?

Si un déclin de l’activité économique globale semble ne pas être pour demain, nous pouvons cependant déjà en discerner les vagues contours dans les chiffres. Du point de vue de la confiance des entreprises, l’exubérance du début de l’année 2018 a fait place à une année 2019 placée sous le signe de la prudence. Nos analystes font état des premiers signes de détérioration, favorisés par l’instabilité politique, l’augmentation des coûts de production/financement et la baisse de la consommation. Mais ce serait une erreur d’interpréter cela comme un signal d’abandon. Tout au long du sondage, nos analystes font état de poches d’optimisme et de succès. À mesure que le cycle économique avance, la vie devient plus difficile pour les entreprises – les bonnes entreprises doivent travailler plus dur pour tirer leur épingle du jeu et le travail de notre équipe de recherche consiste à les trouver.

Graphique 1 : Après avoir atteint un pic en 2018, le sentiment mondial se détériore
Source : Enquête Analystes 2019 de Fidelity.

Globalement, notre indicateur de sentiment mondial, indicateur agrégé de la confiance des entreprises perçu par nos analystes, a accusé sa plus lourde chute en passant de 1,6 en 2018 à 0,6. Pour autant, il demeure en territoire positif. La Chine a été la région la plus sévèrement touchée avec une baisse de 1,4 à -0,4 (un chiffre inférieur à zéro indique une détérioration du sentiment), en dépit de l’efficacité prouvée du stimulus gouvernemental, qui pourrait être renouvelé à l’avenir. Au sein des secteurs, la santé a été le seul à avoir enregistré une tendance positive avec une amélioration du sentiment pour la troisième année consécutive, de 1,1 à 1,4. A l’inverse, les analystes couvrant le secteur de la consommation cyclique se sont révélés être les plus pessimistes avec un score moyen de -0,5 dans l’ensemble du secteur.

Les moteurs de croissance en berne

Le cycle économique déjà mature montre de nouveaux signes d’essoufflement, même si la baisse du sentiment doit être replacée dans le contexte d’une enquête 2018 très bien orientée. Un tiers de nos analystes ont indiqué que leur secteur était en ralentissement ou en récession, contre 13% l’an dernier. Seuls 20 % d’entre eux ont fait état d’une expansion, contre 35% en 2018. Les analystes se répartissent maintenant entre 51% et 49% quant à savoir si nous nous trouvons à la fin du cycle économique, alors qu’ils étaient 68% à dire «non» l’an dernier.

Graphique 2 : Le cycle économique s’oriente vers un ralentissement
Source : Enquête Analystes 2019 de Fidelity.

Le pessimisme repose sur deux principaux facteurs: la baisse de la consommation et l’augmentation des coûts de production/financement. Les deux menacent de réduire les marges bénéficiaires en 2019. C’est d’ailleurs ce que confirme la diminution marquée, de 48% en 2018 à seulement 18% en 2019, du nombre d’analystes prévoyant de meilleurs taux de rentabilité des capitaux. Ces mêmes chiffres sont passés de 43% à seulement 7% en Chine et de 50% à 20% en Amérique du Nord.

Parmi nos analystes, 40% s’attendent à des taux de rentabilité des capitaux négatifs au cours des 12 prochains mois. Chaque secteur témoigne de son propre indicateur de fin de cycle. Un analyste couvrant le secteur bancaire américain observe «l’émergence de sources alternatives de capitaux, telles que des hedge funds, des compagnies d’assurance et des fonds de loans qui sont disposés à prêter à des prix et avec des covenants vis-à-vis desquels les banques ne sont pas à l’aise». Dans le même temps, nos analystes indiquent que les constructeurs de logements réduisent leurs achats de nouveaux terrains en raison de valorisations commençant à apparaître onéreuses.

Le scepticisme des consommateurs

L’anxiété est inégalement répartie dans le monde et cette année, c’est la Chine qui se distingue. Près de 50% des analystes couvrant la région font état d’une détérioration de la confiance des dirigeants, contre seulement 10% l’an dernier. L’un des principaux moteurs de l’économie mondiale, la consommation chinoise, est au point mort. Et les dirigeants d’entreprises s’apprêtent à serrer les cordons de la bourse en conséquence. En effet, près de 50% des analystes chinois s’attendent à une baisse des dépenses d’investissement, contre 18 % en Amérique du Nord et seulement 8% en Europe de l’Est/Moyen-Orient/Afrique et en Amérique latine.

Un bon exemple est le marché automobile du pays qui, avec 25 millions de véhicules vendus chaque année, est le plus important du monde. Au cours des quatre derniers mois de 2018, les ventes de voitures ont fortement reculé, selon un analyste couvrant le secteur industriel. Elles ont ainsi accusé une chute de plus de 10 % sur 12 mois. Il s’agit d’un retournement significatif sur un marché qui n’a pas enregistré une année de baisse en dix ans et qui absorbe une bonne proportion des dépenses mondiales consacrées aux modèles de voitures plus sophistiqués et à marge plus élevée.

Graphique 3 : Le niveau de confiance des dirigeants au plus bas depuis 2016
Source : Enquête Analystes 2019 de Fidelity.

De même, l’industrie du luxe est devenue plus dépendante des touristes chinois pour accroître ses ventes à l’international et le pays abrite environ 35 % de sa clientèle. La forte croissance de plus de 10% des ventes de ces dernières années devrait ralentir pour s’établir aux alentours de 6 % en 2019, mais l’on craint de plus en plus de voir ce chiffre tomber à zéro. La confiance des consommateurs est en partie déterminée par l’effet de richesse : les dépenses consacrées aux biens de consommation cycliques augmentent ainsi lorsque le marché actions s’apprécie. Comme le fait observer un analyste couvrant le secteur du luxe, «les dirigeants du luxe craignent que le facteur «bien-être» soit en train de quitter la Chine» suite à la correction du marché en 2018.

Lorsque la demande diminue, le pouvoir de fixation des prix fait de même. En Chine, 50% des analystes s’attendent à des hausses de prix inférieures à l’inflation, contre 25% en Amérique du Nord, en 2019. Un tiers de nos analystes indique qu’il s’agit d’un problème dans la mesure où les coûts de production vont augmenter, même s’ils ne dépasseront pas les niveaux de 2018.

Sur le front des coûts, les salaires sont partout orientés à la hausse; près des trois quarts de nos analystes s’attendent à des augmentations au niveau mondial. Les coûts de financement sont tout autant orientés à la hausse, même s’il convient de noter que les analystes ont achevé l’enquête à la fin de l’année dernière, alors même que le marché s’attendait à ce que les États-Unis poursuivent sur la voie du resserrement monétaire.

Graphique 4 : Coût de financement des entreprises
Source : Enquête Analystes 2019 de Fidelity.

Au niveau mondial, 48% des analystes prévoient une augmentation des coûts de financement, contre 25% l’an dernier. En Europe, les entreprises faisant face à la perspective d’une augmentation des coûts de financement rompent avec la tradition régionale et trouvent des prêteurs parmi les investisseurs plutôt que parmi les banques. 46% des analystes prévoient une hausse des coûts de financement en Europe et, sur ce nombre, 52% des entreprises interrogées ont l’intention de répondre à leurs besoins de financement en recourant davantage aux émissions obligataires. Nos analystes financiers observent une tendance à l’abandon du financement des entreprises dominé par les banques en Europe au profit des marchés de capitaux. Les sociétés émettrices ont été attirées par la faiblesse des coûts d’emprunt dans la région.

Si 20% de nos analystes seulement font état d’une augmentation de l’endettement des entreprises à l’échelle mondiale, une même proportion qu’en 2018, environ les deux tiers de ces analystes observant cette tendance affirment toutefois que la hausse des ratios d’endettement est attribuable à une détérioration des flux de trésorerie, contre 31% en 2018.

Pénible politique

Graphique 5 : Nos analystes sont plus négatifs que jamais sur la géopolitique
Source : Enquête Analystes 2019 de Fidelity.

Dans le même temps, la politique a ajouté un élément de chaos à un climat des affaires déjà difficile. Au sein de l’ensemble des secteurs et des zones géographiques, nos analystes indiquent que l’instabilité de l’environnement géopolitique fait augmenter les coûts des entreprises et favorise des prévisions pessimistes. Les secteurs les plus touchés incluent notamment ceux des technologies de l’information, de l’énergie, de la consommation et de l’industrie, où nos analystes font tous état de risques accrus. Les conséquences peuvent être physiques. Par exemple, les magasins de luxe français ont dû fermer leurs portes pendant que les manifestations des «gilets jaunes» faisaient rage à Paris à l’approche de Noël. Les batailles de rue ont également persuadé certains touristes gros dépensiers de ne pas venir dans la capitale française. La santé, le secteur apparemment le plus positif, n’est pas invulnérable au risque politique. Aux États-Unis, les politiciens des deux camps ont appelé les sociétés pharmaceutiques à réduire les coûts pour les consommateurs, d’où le risque accru d’un changement forcé des modèles tarifaires au cours des prochaines années. Dans le même temps, la Federal Drug Administration n’a pas été en mesure d’accepter des demandes d’autorisation de nouveaux médicaments pendant le «shutdown» du gouvernement américain, ralentissant ainsi le rythme de mise sur le marché de nouveaux médicaments.

La plupart des participants à ce cycle finissent leur expresso et demandent l’addition, alors que quelques-uns autour de la table sont encore en train de choisir leur dessert. La santé fait figure de modèle d’optimisme depuis un certain temps maintenant; le sentiment des analystes se révèle en effet de plus en plus positif chaque année depuis 2016. En tant que secteur moins sensible économiquement, ses entreprises sont moins exposées aux ralentissements de la demande. Comme l’a mentionné un analyste couvrant le secteur de la santé, «les gens continueront à dépenser pour les soins de santé, même si cela implique de renoncer au tout dernier iPhone». Il existe également des tendances séculaires qui soutiennent le secteur, notamment les besoins accrus de traitements de la part d’une population vieillissante et l’augmentation des taux d’obésité.

Conclusion

Les réponses de nos analystes ne laissent pas entrevoir une authentique récession au cours des 6 à 12 prochains mois, mais le tableau général brossé est moins rose que l’an dernier. Nous avons fait un pas de plus vers la fin d’un cycle qui a commencé il y a dix ans sur les débris économiques de la crise financière. Les signes sont là, indiquent nos analystes. La confiance des dirigeants d’entreprises est ébranlée par l’augmentation des coûts et la moindre capacité à les répercuter sur le consommateur final, ainsi que par l’incertitude politique et les tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis. Parmi les milliers de questions que nos analystes poseront aux entreprises en 2019, il ne fait aucun doute que bon nombre d’entre elles porteront sur la façon dont elles ont l’intention de naviguer entre ces risques.