Le secteur aérien suédois est le dernier en date à subir la réticence des consommateurs conscients des émissions de CO2, à travers le «flygskam» (la honte de prendre l’avion).

Le 20 août 2018, Greta Thunberg, une adolescente suédoise encore inconnue, a entrepris une manifestation en solitaire à l’extérieur du parlement suédois. Indignée par la passivité inacceptable des pouvoirs publics face aux changements que nous mettons également en avant dans notre tableau de bord du réchauffement climatique, Greta Thunberg n’est pas restée seule très longtemps. Se définissant elle-même comme une personne introvertie, la jeune militante n’aurait sans doute jamais imaginé que six mois plus tard, environ 1,6 million d’étudiants relaieraient sa cause à travers le monde.

Le mouvement «Fridays for Future» créé par l’adolescente s’est traduit par plus de 2000 manifestations dans 125 pays en une seule journée, illustrant la demande croissante de solutions de la part des jeunes. Lors des récents rassemblements d’Extinction Rebellion organisés dans plusieurs villes européennes, des manifestants se sont attachés à des trains, des camions et des bâtiments. La manifestation de 10 jours, menée à grande échelle, a constitué un autre appel percutant à l’action politique.

En tant qu’investisseurs engagés dans la lutte contre le réchauffement climatique, nous estimons que ce thème bouleversera les entreprises et la vie quotidienne plus rapidement que ne le souhaiteraient la plupart des investisseurs. Les coûts de l’action contre le réchauffement climatique ont chuté plus vite que nombre d’observateurs ne l’avaient prévu, et les avantages de s’attaquer aux risques climatiques deviennent de plus en plus évidents. Cela a incité un nombre croissant de personnes à sacrifier leur intérêt individuel pour agir personnellement en faveur d’un véritable changement. Il ne s’agit plus de s’inquiéter du lendemain. Le réchauffement climatique affecte d’ores et déjà les habitudes de consommation, en influençant la rentabilité des entreprises ainsi que leur comportement.

Le langage du changement: «flygskam» et «tagskryt»

Baisse du nombre de passagers aériens
Le nombre de passagers des aéroports exploités par Swedavia a décliné pendant sept mois (Source : Hoikkala, H. & Magnusson, N., voir Note 1)

Dans le cadre de son tour de l’Europe pour porter ses messages sur le réchauffement climatique, Greta Thunberg s’est déplacée à Londres, à Rome et à Strasbourg. Lors de ce voyage, l’activiste n’a pas pris l’avion une seule fois, lui préférant le train. En choisissant le transport ferroviaire, elle a économisé environ 400 kg de CO2, soit un dixième de la moyenne annuelle des émissions de carbone de la Suède.

Le périple sans avion de la jeune Suédoise est intervenu un mois après l’enquête du WWF dévoilant que l’an dernier, près d’un quart des Suédois ont renoncé aux voyages aériens afin de réduire leur impact sur le climat. La forte influence du mouvement flygskam (la honte de prendre l’avion) sur les habitudes de transport ne doit pas être sous-estimée. Cette tendance a également vu la montée en puissance d’un autre mot à la mode pour exprimer la fierté d’éviter les voyages en avion, à savoir tagskryt qui signifie littéralement «se vanter de prendre le train».

En effet, les compagnies aériennes suédoises et les exploitants d’aéroports ont vu leur nombre de passagers reculer, tandis que les opérateurs ferroviaires ont constaté une augmentation de leur trafic.

Les entreprises les plus exposées à la menace du changement climatique

Le train a le vent en poupe
Le nombre de passagers de SJ, l’opérateur ferroviaire suédois, a bondi à un niveau record l’année dernière (Source : Hoikkala, H. & Magnusson, N., voir Note 1)

Encouragés par la prise de conscience accrue face au changement climatique, nous portons bien entendu un vif intérêt à la manière dont les changements de mode de vie favorisant la réduction des émissions de carbone influent sur les différents secteurs d’activité. Le secteur de l’aviation sera incroyablement difficile à décarboner. Les batteries et les piles à combustible sont peu susceptibles de fonctionner dans les avions, sauf sur de courtes distances. À plus long terme, les combustibles fossiles qui alimentent les appareils devront probablement être remplacés par des
biocarburants et des carburants synthétiques, des technologies encore rares et chères. Cependant, la gestion de la demande peut également jouer un rôle, et c’est là qu’intervient le flygskam.

Les changements dans les modes de transport et l’efficacité logistique pourraient réduire les émissions de CO2 provenant du transport lourd (y compris le transport aérien) de 20%1, selon un rapport de la Commission des transitions énergétiques qui cherche à décarboner les secteurs difficiles à corriger. Le passage de l’avion au rail pour les courts trajets de passagers, sur une base de kg/km, réduit les émissions de carbone de 85%2.

Le rapport préconise l’investissement dans les chemins de fer, ainsi que des incitations financières pour les consommateurs afin de les accompagner dans ce changement. Cependant, les évolutions normatives telles que le mouvement flygskam peuvent également être très puissantes. Du point de vue de l’investissement, nous sommes particulièrement intéressés par le phénomène tagskryt, et nous voyons un énorme potentiel dans la croissance du transport et du fret ferroviaire.

 


Cet article est extrait du Rapport sur l’investissement durable 2Q2019 (télécharger le rapport complet)


 

1. Hoikkala, H. & Magnusson, N., «As Flying Shame Grips Sweden, SAS Ups Stakes in Climate Battle», Bloomberg, 14 avril 2019
2. Orange, R., «Greta Thunberg’s train journey through Europe highlights no-fly movement», The Guardian, 26 avril 2019