Malgré de bonnes perspectives d’expansion, le marché du cannabis légal est menacé par les coûts environnementaux élevés liés à son approvisionnement et à sa fabrication ainsi que par les incertitudes concernant les effets sur la santé de son utilisation à long terme. Nous pensons que ces défis auront des implications considérables pour les entreprises situées le long de la chaîne de valeur. Il sera essentiel pour les investisseurs d’opérer un tri entre les sociétés les mieux placées pour s’adapter et celles qui seront moins préparées. Nous proposons un cadre approprié pour identifier les acteurs les plus à même de tirer leur épingle du jeu1.

Cannabis: un marché potentiel de 130 milliards USD dans dix ans

Longtemps considéré comme un divertissement réservé aux seuls initiés, le cannabis a fait son apparition sur les écrans radars des investisseurs au cours des dernières années. Le Canada est devenu le premier pays du G7 à en légaliser l’usage récréatif en octobre 2018, suivant l’exemple de plusieurs États américains et ouvrant la porte à un thème d’investissement porteur. Bien que les perspectives du marché soient importantes pour les sociétés spécialisées, elles le sont aussi pour les entreprises qui misent sur la croissance de ce secteur, dont l’entrée dans la légalité perturbe de nombreuses industries traditionnelles, notamment la médecine, l’agriculture, la banque, la production de boissons, le BTP et autres.

Un centre de production de Tilray
(source: www.tilray.com)

  • Le producteur de boissons alcoolisées Constellation Brands a investi 4 milliards USD dans l’entreprise de production de cannabis Canopy Growth
  • Le cigarettier Altria a pris une part de 1,9 milliard USD (45 %) du capital de la société de cannabinoïdes Cronos
  • Le producteur de boissons Anheuser-InBev a établi un partenariat avec le producteur de cannabis thérapeutique Tilray
  • Le groupe de tabac Imperial Brands a investi dans Oxford Cannabinoid
  • Le brasseur Molson Coors collabore avec la société de production de cannabis thérapeutique Hydropothecary pour créer une gamme de bière sans alcool à base de cannabis

Ces investissements, bien qu’ils créent des opportunités de croissance, sont également le reflet de stratégies défensives qui visent à parer la menace que le cannabis représente pour les principaux marchés de ces sociétés. Certaines industries exposées à ce bouleversement (le secteur pharmaceutique, l’alcool, les cosmétiques et le bien-être, le tabac et l’alimentation) représentent des ventes au détail d’un montant de 6 000 milliards USD2.

Les perspectives de croissance dépendent de la réglementation

C’est la légalisation, et non l’usage accru, qui constitue le principal moteur de la croissance du secteur. La pénétration est déjà relativement élevée sur la plupart des marchés. Les Nations Unies estiment que 3,9% de la population mondiale sont des utilisateurs réguliers, soit près du cinquième du taux de pénétration des fumeurs de tabac3.

Les Nations Unies estiment que 3,9% de la population mondiale sont des utilisateurs réguliers.

Malgré les controverses politiques que le sujet suscite, la croissance potentielle du marché est considérable et nous paraît relativement attrayante dans l’ensemble. Le marché légal mondial était estimé à 10,8 milliards USD en 2018. D’après des hypothèses prudentes du secteur, ce chiffre pourrait atteindre 50 milliards USD d’ici 20292, en supposant une légalisation complète aux États-Unis, en Europe et en Amérique latine et en tenant compte des perturbations que le cannabis pourrait engendrer dans les autres secteurs.

Par ailleurs, les attitudes sociales ont changé et les gouvernements sont de plus en plus conscients des retombées de la légalisation en termes de revenus ainsi que des avantages liés à une supervision réglementaire du secteur par l’État. Un grand nombre de pays, notamment le Royaume-Uni, l’Afrique du Sud, le Mexique, la Malaisie, l’Inde et la Chine, s’orientent vers la dépénalisation, au moins du marché du cannabis thérapeutique. À l’avenir, le marché légal pourrait se développer encore davantage.

Obstacle: la sous-évaluation des incidences en matière sanitaire et environnementale pourrait constituer un catalyseur négatif

Malgré les perspectives d’expansion du marché, les producteurs sont confrontés à des difficultés. L’industrie naissante du cannabis légal fait face à deux problèmes majeurs:

– Les coûts environnementaux élevés liés à l’approvisionnement et à la fabrication: la production de cannabis repose sur des pratiques d’agriculture intensive ayant une empreinte énergétique et carbone élevée, implique des rejets importants dans l’eau, dans l’air et dans la terre ainsi que l’utilisation de pesticides toxiques et d’autres produits chimiques associés.

– Problèmes de santé et de sécurité persistants: un nombre croissant de recherches universitaires soulignent des incidences négatives aiguës et chroniques sur la santé, en particulier liées à des troubles de la santé mentale comme la psychose et la dépendance aux substances4.

Cadre d’évaluation de la préparation

Nous avons élaboré un cadre pour évaluer l’état de préparation des sociétés spécialisées du secteur en fonction de six critères:

1) Échelle et «routes-to-market» : quelle quantité de fleurs peuvent-elles cultiver? Les capacités mises en place jusqu’à présent correspondent-elles aux attentes? La société est-elle implantée dans plusieurs régions et est-elle bien placée pour saisir les opportunités offertes par la dépénalisation dans un nombre croissant de pays?

2) Différentiation : la société possède-t-elle une marque forte, des droits de propriété intellectuelle? Met-elle en place des essais cliniques ou commercialise-t-elle des produits différenciés pour répondre à la demande sur les marchés du cannabis à usage récréatif et thérapeutique? Comment assuret-elle l’approvisionnement, la qualité et l’intégrité des produits grâce à une traçabilité améliorée?

3) Diversification : s’est-elle diversifiée afin d’éviter les catégories «à plus haut risque»?

4) Expérience, expertise et ressources : possède-t-elle le capital financier nécessaire, du personnel qualifié et de la main-d’oeuvre compétente pour développer son portefeuille de produits et superviser la maturation de son activité?

5) Gouvernance responsable : de solides contrôles sont-ils en place pour garantir la protection adéquate des populations «à haut risque»? La société contrôle-t-elle de manière proactive la communication marketing et les messages qui sont adressés aux consommateurs?

6) Culture durable : la société a-t-elle une utilisation efficace des ressources environnementales?

Ce cadre fournit une structure qui permet d’aider nos investisseurs à appréhender les défis susceptibles d’accompagner les opportunités de croissance offertes par le secteur, et nous pensons que ces facteurs clés permettront de distinguer les acteurs les plus à même de tirer leur épingle du jeu.

Un secteur insuffisamment préparé

En nous servant de ce cadre, nous avons évalué les propositions de 12 entreprises spécialisées du secteur du cannabis. Globalement, bien que des différences notables persistent à l’intérieur du groupe, l’opacité des informations financières et l’insuffisance des actions entreprises suggèrent qu’elles sont pour la plupart mal préparées pour les défis qui apparaîtront inévitablement au fur et à mesure que le secteur se développera. Nous continuerons de dialoguer avec les acteurs du secteur afin de mieux comprendre leurs stratégies et de les encourager à prendre des mesures pour s’assurer que les efforts sont responsables et durables.

 


Cet article est extrait du Rapport sur l’investissement durable 1Q2019  (télécharger le rapport complet)


 

1. L’opacité des informations financières et l’insuffisance des actions entreprises suggèrent que les entreprises du secteur sont pour la plupart mal préparées.
2. Source : Owen Bennett et Ryan Tomkins, 25 février 2019, « Initiating on Cannabis : Long-term highs expected but not all at the party », Jefferies Equity Research.
3. Source : (Cité dans) Gaurav Jain, Mandeep Sangha et Lauren R. Lieberman, 3 septembre 2019, « Cannabis Inc.- A growing industry », Barclays Equity Research.
4. D’après les conclusions d’une étude de l’Université de Montréal, le cannabis est plus nocif pour le cerveau en développement des adolescents que l’alcool.