Le marché pétrolier a la capacité de bouleverser le panorama économique global.

Par Bruno Cavalier, Chef Economiste et Fabien Bossy, Economiste

 

Dans l’histoire moderne, la plupart des récessions ont été causées, en tout ou partie, par des hausses rapides et soudaines des prix. A l’opposé, la chute brutale des cours du brut en 2014-2015 a fait naître une anxiété majeure autour de la déflation, même si au bout du compte elle a surtout agi comme un choc positif sur le pouvoir d’achat. Depuis trois ans, les cours ont connu des variations notables à la hausse (S2 2017, S1 2018, S1 2019) et à la baisse (T4 2018) mais on ne peut pas les qualifier de chocs ou de contre-chocs pétroliers. A la marge, cela a sans doute accentué le ralentissement de la croissance mondiale l’an dernier. La difficulté usuelle est de distinguer les influences de l’offre et de la demande.

Du côté de l’offre, deux tendances contraires sont à l’oeuvre. D’une part, une hausse rapide de la production américaine, pour l’essentiel du pétrole de schiste. Selon les estimations de l’EIA, ce surcroît d’offre est du même ordre de grandeur, depuis 2010, que le surcroît de la demande mondiale. D’autre part, il y a des restrictions qui s’accentuent chez certains producteurs historiques du fait de pressions sociales ou géopolitiques. Dans ce contexte, le niveau d’équilibre des prix est difficile à déterminer. Mais on peut avancer quelques éléments. Le point-mort du shale américain tourne autour de 50 $/b. Il n’y a toujours pas de limites en vue pour son potentiel de croissance, sauf des goulots d’étranglement dans la distribution. Au Texas, la mise en service de nouveaux pipelines devrait diminuer ce genre de difficultés.

Les entreprises du shale sont en train de se consolider, les majors augmentent leur présence, ce qui renforce la solidité financière du secteur (c’était le point d’inquiétude majeur en 2014-2015). Les alliés de l’Amérique (Arabie, Koweit, EAU) ont des capacités de production non employées. Même s’il n’y a pas un grand désir apparent de les utiliser sans confirmation de la baisse des exportations iraniennes, c’est un facteur qui, à terme, peut peser sur les prix, ou du moins plafonner leur hausse et ainsi éviter de détruire la demande. Cela étant, le prix actuel ne paraît pas massivement anormal. Il est au niveau moyen des vingt dernières années (à $ constants).

A court terme, le risque majeur est géopolitique. Aucune résolution rapide des problèmes au Venezuela et en Iran ne se dessine. Vis-àvis de ces deux pays, les États-Unis ont intensifié la pression dernièrement, notamment en suspendant les exemptions à l’embargo sur le pétrole iranien. Même si on fait la part de la rhétorique belliqueuse qui a cours à Washington, Téhéran et Ryad, on ne peut exclure que les frictions s’intensifient dans le golfe Persique, de loin la première zone de production au monde.

Si survenait un conflit, ou même simplement un blocage du transit dans cette zone, une envolée des prix vers 100 $/b ou plus serait envisageable. Dépasser ce seuil, surtout si cela se produit rapidement, qualifierait l’événement de choc pétrolier, et en renchérissant la facture pétrolière, aurait de bonnes chances de causer une récession dans les pays développés où la croissance s’est amollie. Les États-Unis comptent désormais parmi les principaux producteurs. Ils pourraient en tant que tel être moins affaiblis que par le passé, mais cela n’éviterait pas un large transfert de ressources des consommateurs vers les producteurs.

 

Sources : Thomson Reuters, Oddo BHF Securities