Le secteur des biotechnologies surfe en ce moment sur une belle vague d’innovations et de progrès techniques qui ont facilité la mise sur le marché de nouveaux traitements. Les laboratoires voient ainsi de belles perspectives se dégager devant eux.

Par Jerome Pfund, CEO, et Michael Sjöström, Head of investment

 

Jerome Pfund

Le bilan de santé des biotechnologies permet de délivrer en ce moment un diagnostic très positif. Compte tenu des fondamentaux solides et des valorisations attractives du secteur, ses perspectives se révèlent forcément favorables. L’industrie biopharmaceutique affiche des résultats solides grâce d’une part à des pipelines florissants, et d’autre part à un nombre record de 59 nouveaux médicaments autorisés aux États-Unis par la FDA en 2018. Elle continue de bénéficier d’un environnement réglementaire propice et plusieurs programmes de développement accéléré ont été lancés pour des traitements offrant des bénéfices remarquables. Par ailleurs, les titres biotechs se négocient à des cours raisonnables depuis la correction du marché intervenue fin 2018. Ils présentent aujourd’hui d’autant plus d’attrait que les thérapies génique et cellulaire émergent, annonçant des innovations majeures pour le champ médical. En termes de création de valeur, ce sont de formidables opportunités qui sont ainsi générées.

Michael Sjöström

Le principe de la thérapie génique est relativement simple: les maladies causées par des gènes défectueux pourraient être traitées – voire guéries – en inoculant des gènes sains dans les cellules d’un patient. Bien que la recherche dans ce domaine s’est heurtée à d’importants obstacles depuis les premières tentatives réalisées dans les années 90, différents progrès techniques ont permis au secteur d’évoluer. Plusieurs traitements sont aujourd’hui autorisés, à l’instar de Luxturna, médicament du laboratoire Spark Therapeutic destiné à une maladie oculaire rare, tandis que des centaines d’autres produits sont en cours de développement.

Quelques exemples sont particulièrement éclairants. L’amyotrophie spinale est une maladie causée par la mutation d’un gène affectant les motoneurones, les cellules nerveuses qui commandent les muscles. L’amyotrophie spinale de Type 1 – sa forme la plus sévère – place les patients dans l’impossibilité de se tenir assis sans soutien ou de marcher. Elle entraîne généralement le décès dans les deux premières années de vie de l’enfant. Si elle n’est pas mortelle, l’amyotrophie spinale de Type 4 n’en demeure pas moins handicapante, puisqu’elle affecte de façon significative la mobilité et le tonus musculaire. Spinraza, premier traitement contre l’amyotrophie spinale produit par Biogen, a été autorisé en 2017, au vu de sa capacité à améliorer la fonction motrice et le taux de survie. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une thérapie génique, mais d’un oligonucléotide administré par injection dans la moëlle épinière. Son coût annuel est particulièrement conséquent. Il s’élève à 750’000 dollars la première année, et à 350’000 dollars les années suivantes. Compte tenu de l’immense vide thérapeutique existant jusqu’alors Spinraza été rapidement adopté et Biogen a enregistré des revenus de plus de 1,7 milliard de dollars pour sa première année de commercialisation.

Entrant quant à elle dans la famille des thérapies géniques, Zolgensma, propriété de Novartis, se destine également au traitement de l’amyotrophie spinale. Elle accroit considérablement la fonction motrice des malades ainsi que le taux de survie. Le cas de Zolgensma est très intéressant car il illustre parfaitement l’un des moteurs de croissance du secteur des biotechnologies: les fusions-acquisitions. Fortes de trésoreries très élevées, les grandes sociétés biopharmaceutiques doivent cependant composer avec des franchises arrivant à maturité ainsi qu’avec des pipelines érodés par des années «d’optimisation» de la R&D. Elles cherchent donc en permanence à préserver leur croissance grâce aux produits innovants mis au point par des entreprises plus petites qui ont assumé de leur côté tous les risques associés au développement.

Les thérapies géniques ont prouvé leur capacité à réaliser des avancées décisives. Leurs promoteurs seront en mesure d’appliquer des tarifs qui intègrent la portée de ces progrès et compensent les importants investissements réalisés en R&D.

Dans le secteur des biotechnologies, les opérations de M&A s’accompagnent souvent de primes d’acquisition élevées. Elles s’expliquent par les offres en concurrence ou la valeur intrinsèquement plus élevée d’un médicament pour une grande organisation disposant déjà d’une infrastructure commerciale. Novartis a fait l’acquisition de Zolgensma dans le cadre du rachat de l’entreprise de biotechnologies Avexis en avril 2018 pour un montant de 8,7 milliards de dollars. Par rapport au dernier cours de clôture, la prime s’est élevée à 88%, et par rapport à son introduction en bourse deux ans plus tôt, son cours a été multiplié par 5.

La thérapie par lymphocytes T à récepteur antigénique chimérique, plus communément appelé CAR-T, est une autre technologie innovante qui offre des bénéfices cliniques exceptionnels. Le processus consiste à prélever les lymphocytes T, qui jouent un rôle très important pour le système immunitaire, dans le sang d’un patient, et à en modifier le matériel génétique. Ces lymphocytes peuvent alors cibler une protéine que l’on trouve spécifiquement dans les cellules cancéreuses. Les puissantes cellules reprogrammées sont ensuite multipliées en laboratoire, puis réinjectées au patient. Pour environ 80 % des patients traités atteints de lymphome réfractaire, Yescarta, de Gilead, et Kymriah, de Novartis, ont entraîné une rémission. Le cancer a totalement disparu chez 40% d’entre eux, un an après avoir reçu le traitement. Résultat exceptionnel si l’on considère que toute option thérapeutique avait échoué chez ces mêmes patients. Compte tenu des bénéfices cliniques qu’elles procurent, les thérapies CAR-T présentent un coût élevé, compris entre 375’000 et 475’000 dollars.

En tant que traitement, elles sont encore confrontées à des problématiques d’ordre logistique telles que la complexité des processus de fabrication, l’apparition d’effets secondaires nécessitant potentiellement une admission en soins intensifs, ou encore des obstacles à l’accessibilité en raison de leur prix. Le rôle qu’elles peuvent être amenées à jouer dans un paysage thérapeutique
qui voit émerger ces temps-ci une pléthore de nouvelles solutions reste encore à définir.

Des modèles de tarification et de remboursement plus modernes se fondent sur le concept de rémunérations au résultat, où le laboratoire n’est pas payé si le patient ne montre pas d’amélioration clinique.

Quoiqu’il en soit, les thérapies géniques ont prouvé leur capacité à réaliser des avancées décisives, et leurs promoteurs seront en mesure d’appliquer des tarifs qui intégrent la portée de ces progrès et compensent les importants investissements réalisés sur le plan R&D. Ainsi, le prix affiché des traitements administrables en une seule fois sera élevé, surtout comparé aux coûts
annuels des thérapies à long terme. S’il est difficile d’évaluer l’impact pour les systèmes de santé, c’est en partie à cause de la durée limitée du suivi proposé au moment du lancement. Car on ne sait pas à ce moment-là combien de temps les patients suivront leur traitement.

Par ailleurs, la création de valeur pour le système pourrait s’avérer plus simple à déterminer dans les systèmes à payeur unique, comme c’est le cas dans de nombreux pays européens. Aux États-Unis, où l’assurance santé est souvent liée à l’emploi, les entreprises n’assurent généralement un patient que pendant 3 à 5 ans. Des modèles de tarification et de remboursement plus modernes sont heureusement en voie de développement, initiés aussi bien par les promoteurs que par les payeurs. Ils se fondent par exemple sur le concept de rémunérations au résultat, où le laboratoire n’est pas intégralement payé si le patient ne montre pas d’amélioration clinique au bout d’un certain temps. Une autre option envisagée est d’échelonner les remboursements sur plusieurs années, et de contribuer ainsi aux bénéfices à long terme de la thérapie génique en réduisant son coût initial. Aujourd’hui dans le secteur des biotechnologies, l’innovation trouve sa place à tous les stades de la chaîne de valeur.

 

Cet article a été publié initialement dans le magazine SPHERE (N°14 – Juillet/Septembre 2019)