Les stratégies fixed income labellisées ESG se multiplient, y compris du côté du haut rendement. Malgré des notations moindres dans ce domaine, le segment du high yield comporte lui aussi des opportunités attrayantes.

James Tomlins, gérant obligataire, M&G

Comment mesurez-vous l’évolution de la tendance ESG dans le monde de l’asset management?

La thématique est devenue l’une des préoccupations majeures des investisseurs, principalement du fait de l’avènement des «millennials». Nous avons réalisé une enquête avec «the Widsom Council», d’où il ressort que 9 millennials sur 10 se sont déclarés intéressés par l’investissement socialement responsable. La génération Y est également deux fois plus susceptible que les investisseurs de plus de 55 ans d’investir dans un fonds si la responsabilité sociale fait partie de la stratégie.

Ce changement dans les perceptions et les priorités transparait déjà dans les encours gérés. En Europe, les actifs sous gestion ont fortement progressé. Ils sont passés passant de 180 milliards d’euros en 2010 à 438 milliards d’euros au 31 juillet 2017.

De quelle façon, la répartition s’effectue-t-elle entre les différentes classes d’actifs?

Les fonds ESG investis en actions représentent encore la majorité des encours sous gestions. Mais les supports obligataires sont en train de rapidement les rattraper. Leurs encours ont en effet progressé à un rythme supérieur à celui des stratégies actions ESG depuis 2010. Sachant que cette classe d’actifs représente une proportion considérable dans les portefeuilles, il s’agit là d’un développement qui revêt une forte importance stratégique pour les investisseurs. Les fonds obligataires constituent désormais une part importante de l’univers d’ESG. Ils se concentrent avant tout sur les émetteurs «investment grade». Les fonds d’obligations à haut rendement ne forment qu’une petite fraction de la masse gérée.

Quelles en sont les raisons?

L’une des raisons en est que le marché du haut rendement n’est pas facilement compatible avec les méthodologies «standards» en matière d’ESG. Selon nos estimations, environ 20 % des sociétés à haut rendement seraient classées comme «mauvais élève» de leur secteur du fait de leurs piètres pratiques ESG. Ce segment présente cependant des opportunités qui méritent d’être explorés. Avec la bonne expertise, il est possible selon nous de construire un portefeuille diversifié à haut rendement présentant un profil ESG favorable. Par ailleurs, un examen attentif des facteurs ESG peut contribuer à une analyse crédit plus complète qui, à son tour, permettra d’aboutir à des décisions d’investissement plus éclairées.

Quel type d’approche serait-il possible d’appliquer?

Du point de vue du haut rendement, nous pensons que la meilleure approche ESG serait de mettre en œuvre trois niveaux de filtrage, à savoir un filtre sur la base de «normes», un filtre sectoriel négatif basé sur des seuils de revenu et, mise à l’écart de tout mauvais élève d’un secteur après une évaluation complète d’un ensemble de facteurs ESG. Le principal avantage de cette approche est le suivant: les besoins et les attentes du client en matière d’intégration ESG peuvent être satisfaits sans sacrifier l’univers des opportunités obligataires.

A quoi pourrait alors ressembler alors l’univers ESG du haut rendement?

Le high yield américain serait probablement davantage affecté par ces filtres. 38% de ce marché serait exclus sur la base des critères ESG car le marché américain est composé d’une proportion relativement élevée d’entreprises dotées de faibles notations ESG, à savoir B ou CCC, sur la base de l’analyse MSCI. Le marché européen du haut rendement est de son côté moins pénalisé, avec seulement 28 % d’entreprises écartées. Une caractéristique notable du high yield européen est la proportion relativement élevée d’entreprises dont une partie des revenus provient de l’industrie de l’armement. Ce secteur regroupe à lui seul près de 10 % des entreprises exclues.

Une stratégie mondiale ESG à haut rendement devrait donc présenter un léger biais en faveur de l’Europe compte tenu des meilleurs profils ESG de cette région. Il convient cependant de noter que le marché américain du haut rendement est significativement plus grand que son homologue européen. Sa valeur atteint environ 1’300 milliards de dollars contre seulement 300 milliards de dollars en Europe, et ce avant application de tout filtre ESG.

D’un point de vue sectoriel, le high yield ESG a-t-il des spécificités?

Une stratégie haut rendement ESG serait un peu différente de son équivalent conventionnel en raison de l’exclusion de certains secteurs qui ne représentent cependant qu’une part assez faible du marché high yield. Dès lors, l’univers ESG du haut rendement offre toujours une bonne diversification sectorielle, sans domination particulière d’un secteur.

Par ailleurs, l’utilisation d’une méthodologie sophistiquée en matière de notation ESG, qui évalue la performance ESG d’une entreprise par rapport à ses concurrents plutôt que de façon absolue, peut permettre d’éviter qu’un portefeuille ne soit trop orienté sur quelques secteurs particuliers. En somme, une stratégie haut rendement incorporant une dimension ESG présente des caractéristiques similaires à celles d’une stratégie conventionnelle. Les niveaux de duration et de risque crédit devraient être comparables et les opportunités d’exprimer des vues d’investissement via l’allocation sectorielle et la sélection d’émissions individuelles devraient être nombreuses dans les deux cas.

 

Cet article a été publié initialement dans le magazine SPHERE
(N°8 – janvier/mars 2018)